Observatoire des tout-petits

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1 juin 2021

Les congés de paternité au Québec

Le point
Par Sophie Audette-Chapdelaine

Le Régime québécois d’assurance parentale (RQAP), mis en place le 1er janvier 2006, a remplacé l’appui aux parents offert par le programme d’assurance emploi du Québec. Ce nouveau programme, qui innove en offrant un congé spécifique pour les pères, favorise entre autres l’accessibilité aux congés parentaux, car les travailleurs autonomes y sont admissibles et le seuil d’admissibilité est moindre. De 2006 à 2020, près de 1,9 million de parents québécois ont bénéficié du RQAP pour prendre soin de 1 100 000 enfants. 

Selon les chercheuses Diane-Gabrielle Tremblay et Valérie Harvey, le RQAP a eu un effet globalement positif pour les parents québécois et l’engagement des pères auprès de leurs enfants. Or, la sociologue Valérie Harvey souligne que ce n’est pas uniquement le RQAP qui a favorisé cette participation. Un changement culturel s’est aussi amorcé dans les années 1970-1980, influencé notamment par le mouvement féministe et par les difficultés à percer sur le marché du travail qui ont incité plusieurs pères à s’investir davantage dans leur famille plutôt que dans leur carrière. Quelques années plus tard, au début des années 1990, le rapport Un Québec fou de ces enfants proposait alors explicitement l’engagement paternel en tant que mesure pour favoriser le bien-être et le développement des tout-petits, créant un « grand réveil » et une forte mobilisation de la population québécoise en ce sens. Ainsi, lorsque le RQAP est entré en vigueur en 2006, la nouvelle génération de parents, qui avait de plus déjà connu des modèles de pères plus présents, était plus encline à adopter le régime. Enfin, il ne faut pas sous-estimer également le désir des pères eux-mêmes de vouloir être plus présents auprès de leurs enfants.

Le Québec est la province canadienne où le partage des soins aux enfants est le plus équilibré entre les mères et les pères. En effet, les pères québécois sont aujourd’hui presque aussi impliqués que les mères, bien que celles-ci contribuent davantage aux tâches ménagères et portent une charge mentale supérieure à celle des pères. Néanmoins, la tendance au partage entre les parents est sur la bonne voie. La chercheuse Diane-Gabrielle Tremblay explique que les pères sont souvent réticents à profiter des congés parentaux, culturellement perçus comme plus légitimes pour la mère et pouvant créer des tensions au travail. Cependant, lorsque des congés leur sont réservés, les pères sont habituellement enclins à les utiliser.  Ces congés paternels normalisent les soins des pères aux enfants en plus d’avoir un effet direct sur leur présence et leur engagement envers leurs enfants. En effet, selon l’étude du sociologue Scott Coltrane, les pères impliqués tôt et de manière continue dans la vie de leurs enfants seront aussi des parents plus engagés à long terme

L’engagement du père auprès des enfants permet d’augmenter la compréhension et l’empathie entre parents, notamment à l’égard des difficultés associées aux responsabilités parentales. Cela ancre un réel désir de partage des tâches et des soins et favorise un meilleur équilibre dans les responsabilités familiales.[9] Diane-Gabrielle Tremblay souligne que plus le père est investi dans la vie familiale, plus les mères parviennent à prendre un peu de temps pour elles-mêmes. De plus, les enfants dont les deux parents participent à la vie familiale auraient moins de problèmes de comportement et une meilleure réussite scolaire. À noter que l'important ici n’est pas lié exclusivement au modèle parental traditionnel, mais plutôt au fait d’avoir plus d’un adulte de confiance avec lequel le lien d’attachement est fort, présent, sécurisant et constant. Il peut s’agir d’un beau-parent, d’un grand-parent, de deux parents de même sexe, etc. Les enfants profiteraient notamment d’une stabilité accrue et des bienfaits associés au développement de liens de confiance avec plus d’un adulte. Par ailleurs, l’engagement des pères est aussi associé à l’adoption chez l’enfant d’attitudes et de comportements moins stéréotypés, contribuant progressivement à une plus grande égalité entre les femmes et les hommes. Valérie Harvey souligne que les compétences des parents sont évidemment importantes. La présence d’un parent auprès de son enfant développe à la fois le lien d’attachement et les compétences parentales. Diane-Gabrielle Tremblay abonde dans le même sens et mentionne les répercussions positives de la présence du père dans le développement de la confiance en soi de l’enfant et d’un modèle social positif pour les générations futures de parents.

Certaines critiques ont toutefois été formulées à l’égard du RQAP, notamment :
  • Il prive en tout ou en partie les parents étudiants, les parents sans emploi ou ceux qui travaillent à temps partiel;
  • Le partage du congé parental entre les parents varie selon le contexte socioéconomique, par exemple si le père doit retourner au travail pour assurer une sécurité financière ou s’il subit une pression de son milieu ou de son employeur;
  • Un sentiment d’illégitimité sociale persiste, et de nombreux pères se sentent à l’aise de prendre un congé seulement si la mère « leur laisse une partie du sien ».
La récente Loi visant principalement à améliorer la flexibilité du régime d'assurance parentale afin de favoriser la conciliation famille-travail cherche à répondre à certaines de ces limites, notamment en améliorant la flexibilité du régime. D’autres pistes d’amélioration, selon Tremblay, seraient :
  • d'assurer l’accès universel à des services de garde fiables et de haute qualité;
  • de prolonger le congé de paternité non transférable à l’autre parent;
  • d'encourager la présence de la famille élargie, des proches aidants et de la communauté afin de soutenir les mères autant que les pères.

Dans les milieux de travail, elle souligne également l’importance de permettre des horaires flexibles et de faciliter l’accès des mères tout autant que des pères au télétravail, deux éléments clés pour faciliter la conciliation famille-travail et l’engagement des pères québécois.

À propos des expertes interviewées

Diane-Gabrielle Tremblay est professeure-chercheuse à la TELUQ depuis 1988 et spécialiste de la conciliation famille-travail et des congés parentaux. Elle est titulaire de la Chaire de recherche sur les enjeux socio-organisationnels de l’économie du savoir. 

Valérie Harvey est sociologue et autrice de livre Révolution papa. Elle a complété sa thèse de doctorat sur les pères québécois et les congés parentaux en 2019.

Sources :

Observatoire des tout-petits, Que faisons-nous au Québec pour nos tout-petits et leur famille? Portrait des politiques publiques 2021.

Coltrane, Scott, Family man: Fatherhood, housework, and gender equity, New York, Oxford University, 1996. Voir également Gouvernement du Québec Retombées économiques et sociales du régime québécois d’assurance parentale : bilan de dix années d’existence, 2016.

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