Les tout-petits d’expression anglaise : entre vulnérabilité et difficultés d’accès aux services
Au Québec, en 2021, environ un enfant de 0 à 5 ans sur dix parlait principalement l’anglais à la maison1. Ces tout-petits vivent souvent dans des conditions difficiles et comptent parmi les enfants les plus vulnérables sur le plan du développement.
Près de 37 % des tout-petits d’expression anglaise sont susceptibles d’être vulnérables dans au moins un domaine de leur développement lors de leur entrée en maternelle 5 ans, comparativement à 27% de leurs camarades de classe francophones2.
Il y a plusieurs raisons qui peuvent expliquer ce phénomène. Amélie Groleau, professionnelle de recherche à l’Institut de la statistique du Québec (ISQ), mentionne par exemple le fait de ne pas étudier dans sa langue maternelle, la surutilisation des écrans plus fréquente chez ce groupe d’enfants (soit deux heures ou plus par jour) ainsi que certaines caractéristiques socio-économiques.
Les conditions de vie des enfants anglophones
Par rapport aux parents de langue française ayant au moins un enfant de 0 à 5 ans, ceux d’expression anglaise :
- sont plus nombreux à élever leur enfant seul et à vivre sous le seuil de faible revenu (26 % c. 18 %)3;
- sont deux fois plus susceptibles de ne pas avoir d’emploi lorsqu’ils sont monoparentaux (17 % c. 8 %)4.
Et les parents d’expression anglaise ayant au moins un enfant âgé entre 6 mois et 17 ans :
- se sentent davantage dépassés par leurs responsabilités parentales (16 % c. 5 %);
- considèrent que leur besoin de soutien est élevé (13 % c. 8 %), mais que leur entourage est peu disponible pour les aider (43 % c. 32 %)5.
Anne-Marie Čech est gestionnaire de programme au Community Health & Social Services Network (CHSSN), un réseau de 23 organismes communautaires qui soutiennent les communautés d’expression anglaise afin qu’ils puissent accéder à des services sociaux et de santé en anglais partout au Québec. Selon elle, ces données peuvent paraître surprenantes.
« On a tendance à percevoir [la communauté d’expression anglaise] comme un groupe homogène et bien nanti. Mais, en réalité, c’est un groupe très diversifié dans lequel certains enfants comptent parmi les plus vulnérables au Québec sur le plan socio-économique. - Anne-Marie Čech, gestionnaire de programme au CHSSN
Un accès aux services parfois difficile pour les familles anglophones
Selon un sondage mené en 2021 par le CHSSN, malgré des besoins pressants, les familles anglophones rencontrent des difficultés pour accéder aux services de santé et communautaires, tels que :
-
les services spécialisés (orthophoniste, psychoéducateur, etc.) pour 80 % d’entre eux;
-
les activités pour la petite enfance (heures du conte, activités en plein air ou culturelles, etc.) pour 73 % d’entre eux;
-
le soutien aux parents (soutien émotionnel, activités sociales avec d’autres parents, etc.) pour 74 % d’entre eux;
-
les services prénataux et postnataux pour 67 % d’entre eux 6.
Selon Anne-Marie Čech, la barrière de la langue rend difficile l’accès à ces services pour ces familles. Elle cite en exemples les sites web des organismes québécois qui sont principalement en français, de même que les listes d’attente plus longues pour desservir ces familles, par manque de professionnels bilingues.
Par ailleurs, toujours selon le sondage du CHSSN, près de 60 % des parents qui s’expriment en anglais affirment craindre que la communauté ne soit pas aussi accueillante envers leur enfant ou leur famille parce qu’ils sont anglophones7. « On sait que les parents ont peur d’aller chercher l’information ou risque d’attendre plus longtemps avant de recourir à un service, parce qu’ils ont peur de ne pas comprendre, de ne pas être compris, ou d’être jugés parce qu’ils ne parlent pas français », soutient Anne-Marie Čech.
Réduire les barrières d’accessibilité
Anne-Marie Čech évoque plusieurs façons d’améliorer l’accessibilité aux services sociaux et de santé pour les familles d’expression anglaise. Les organisations peuvent, par exemple :
-
accueillir la clientèle anglaise dans sa langue pour la rendre plus à l’aise et lui mentionner qu’elle peut s’exprimer dans la langue de son choix;
-
offrir de la documentation traduite;
-
avoir certaines affiches bilingues (tout en respectant la loi 14).
Plusieurs initiatives inspirantes ont déjà été lancées dans la province. À Saguenay, l’organisme anglophone ECO-02 et la Maison des Familles de Chicoutimi collaborent depuis plusieurs années en offrant notamment un atelier bilingue. À Trois-Rivières et à Rouyn-Noranda, les bibliothèques municipales proposent des heures du conte en anglais. Sur la rive-sud de Montréal, l’organisme La mère à boire a recruté des bénévoles afin de traduire en direct les activités offertes sur place aux familles anglophones.
« On sait que les organismes ont à cœur d’aider toutes les familles. Mais s’ils ne savent pas que les familles d’expression anglaises ont des besoins, ils ne pourront pas adapter leurs services », fait remarquer Anne-Marie Čech.
-
Consulter le site web de CHSSN
-
Consulter la carte interactive des organismes communautaires d’expression anglaise au Québec
Par Amélie Cournoyer
Notes de fin
1 Statistique Canada, Recensements de 2006, 2016 et 2021, données adaptées par l’Institut de la statistique du Québec. Données disponibles sur le tableau de bord de l’Observatoire des tout-petits
2 PAQUETTE, Jesseca et Amélie GROLEAU (2024). La vulnérabilité chez les enfants de maternelle 5 ans anglophones au Québec : portrait et comparaison avec les enfants francophones [En ligne], Québec, Institut de la statistique du Québec, p.25. [Statistique.quebec.ca/fr/fichier/vulnerabilite-enfants-maternelle-5-ans-anglophones-francophones-quebec.pdf].
3 JPocock Research Consulting, recensement de 2021, Statistique Canada. Population dans les ménages privés - échantillon de 25%. https://chssn.org/fr/documents/enfants-de-0-a-5-ans-et-leurs-parents-quebec-2021/
4 POCOCK, Joanne (2024). Profil sociodémographique des enfants âgés de 0 à 5 ans et de leurs parents [En ligne], Québec, CHSSN, p.7. [https://chssn.org/fr/documents/socio-demographic-profile-of-children-aged-0-to-5-and-their-parents-quebec-2021/]
5 LAVOIE, Amélie et David SUMMERHAYS (2024). La parentalité au Québec en 2022 : une analyse comparative selon le groupe linguistique, [En ligne], Québec, Institut de la statistique du Québec, 72 p. [statistique. quebec.ca/fr/fichier/parentalite-quebec-2022-groupe-linguistique.pdf].
6 CHSSN (2021). Services à la petite enfance en anglais – Sondage d’opinion mené auprès de parents anglophones résidant au Québec [En ligne], Québec, p. 7. [https://ckol.quescren.ca/en/lib/TE329QGI/download/IJ5YSBJT/chssn-2021-services-a-la-petite-enfance-en-anglais.pdf]
7 CHSSN (2021). p. 9.
Autres actualités
-
Actualités24 février 2026La réalité méconnue des parents proches aidants de leur tout-petit
-
Éditos de Julie28 janvier 2026Bien informés et bien intentionnés
-
Actualités27 janvier 2026Le Québec est-il le paradis des tout-petits? (partie 1)
-
Actualités27 janvier 2026Le Québec est-il le paradis des tout-petits? (partie 2)
-
Actualités18 décembre 2025Poste à pourvoir : adjoint.e de direction et de coordination administrative
-
Chroniques18 décembre 2025Préparations commerciales pour nourrissons : une hausse de prix marquée dans les dernières années