Le Québec est-il le paradis des tout-petits? (partie 2)
Sophie Mathieu, professeure adjointe à l’École de politique appliquée, Université de Sherbrooke
Adaptation de l’allocution d’ouverture « Le Québec est-il le paradis des familles » du Forum Agir ensemble pour tisser notre Québec Famille organisé par le Réseau pour un Québec famille, St-Hyacinthe, 1er mai 2025. La partie 1 de ce texte est disponible ici.
En 2008, j’accouche de mon premier enfant, alors que je suis étudiante au doctorat. À ma grande surprise, j’apprends que je n’ai pas droit aux prestations de maternité, parce que je n’occupe pas un emploi rémunéré, bien que je travaille sans relâche sur ma thèse! Toutefois, mon conjoint prend le congé de paternité et une partie des prestations parentales, une possibilité qui n’existait pas une génération plus tôt.
Nous réussissons à obtenir une place en garderie privée subventionnée, puis en CPE, ce qui me permet de poursuivre mes études, alors que mon conjoint retourne sur le marché du travail. Au quotidien, les soins à mon enfant sont donc partagés entre les bras de son père, ceux d’une éducatrice bienveillante et les miens. L’arrivée de mes deux autres enfants sera assortie de prestations de maternité.
Ce que nous apprennent les tout-petits
À travers le récit de générations de femmes et de mères, trois leçons émergent spontanément.
Leçon 1 : prendre soin d’un enfant, c’est du travail.
Quand un père change une couche ou qu’une mère berce, la réalité, même assortie de prestations, ne ressemble pas toujours à l’idée d’un « congé ». Les gestes quotidiens qui assurent la survie et le bien-être d’un enfant constituent une forme de travail. Ce travail, accompli avec amour, est souvent gratuit et donc invisibilisé. Il n’en demeure pas moins du travail.
Leçon 2 : le temps consacré aux enfants n’est pas partagé de manière égalitaire entre les conjoints.
Les soins envers les tout-petits, même s’ils sont de plus en plus partagés de manière égalitaire, restent encore davantage assurés par les femmes. Résultat : selon les données recueillies par la firme Léger pour le Réseau pour un Québec famille, 58% des pères, mais 71% des mères considéraient la conciliation emploi-famille comme une source de stress en 2022.
Leçon 3 : les mesures de soutien à la famille, à la conciliation et aux tout-petits, changent des vies.
Aujourd’hui, les mères québécoises de jeunes enfants sont plus présentes sur le marché du travail que leurs voisines ontariennes, un renversement historique dû à la politique familiale québécoise. Derrière ces chiffres, ce sont les tout-petits qui en ressentent directement les effets. Un congé parental plus long et mieux partagé, c’est plus de temps passé auprès de ses parents dans les premiers mois de vie. Des services de garde éducatifs de qualité et accessibles, c’est un milieu sécurisant et stimulant dès la petite enfance. Chaque choix collectif façonne non seulement la trajectoire des parents, mais aussi l’univers quotidien des enfants.
Source : Statistique Canada (2025), Enquête sur la population active, 2024. Adaptation par l’Institut de la statistique du Québec. statistique.quebec.ca/fr/produit/tableau/3297
Le « paradis des tout-petits? »
On a déjà surnommé le Québec « le paradis des familles » en raison de ses crédits et allocations, beaucoup plus généreux que ceux offerts ailleurs au Canada, qui viennent amoindrir les coûts financiers liés à la venue d’enfants.1 La possibilité d’accéder à des services de garde à faible coût et à des prestations parentales généreuses fait l’envie de plusieurs familles canadiennes à l’extérieur du Québec.
Mais une question demeure : le Québec est-il « le paradis de tout-petits? »
Pas tout à fait, même si le Québec se positionne très bien par rapport aux autres provinces en termes de soutien à la petite enfance, surtout en raison de la présence parentale accrue à la fois des mères et des pères auprès de leur enfant dans les premiers mois de vie de l’enfant.
Il y a encore place à l’amélioration, surtout lorsqu’on pose le regard sur la transition délicate entre la fin des congés parentaux et le retour des parents sur le marché du travail. Le manque de place en services de garde et la qualité des soins, en particulier dans les milieux où les besoins sont les plus grands, sont les deux enjeux les plus préoccupants en ce moment.
Dans les pays nordiques, chaque enfant a droit à une place de qualité dès la fin du congé parental. En Islande, chaque parent a droit à six mois de congé, dont quatre mois et demi sont réservés exclusivement à chacun. En Suède, les parents ont droit à 480 jours de congé, qu’ils peuvent prendre jusqu’aux 12 ans de l’enfant. Ils peuvent également transférer une partie de leurs prestations parentales à d’autres membres de la famille, comme les grands-parents.
Remettre les soins aux tout-petits au cœur de la politique familiale
On a beaucoup insisté, au fil des décennies, sur l’importance de la conciliation emploi-famille, dans une perspective d’égalité des genres. Avec raison. Il n’y a aucun compromis à faire sur la question. Mais, dans cette conversation collective, un autre enjeu est passé au second plan : celui de la qualité des soins offerts aux tout-petits.
Les tout-petits grandissent dans un monde où les familles sont de plus en plus diverses : biparentales, solo parentales, monoparentales, homoparentales, polyamoureuses, recomposées, immigrantes, et transnationales. Ils grandissent aussi dans un monde dans lequel les familles absorbent les chocs liés à des événements difficilement prévisibles entre les crises économiques, les changements climatiques, pandémies, et guerres commerciales.
Comment la politique familiale peut-elle s’adapter à ces nouvelles réalités?
La réponse, si elle peut sembler évidente, est en réalité difficile à mettre en place : il s’agit de remettre les soins au cœur de nos choix collectifs. Un service éducatif n’est jamais qu’une place. C’est une éducatrice qui console un enfant après une chute. C’est un regard échangé qui rassure. C’est du temps donné, sans précipitation. La qualité suppose des ratios enfants/éducatrices suffisamment bas pour permettre des soins attentifs, ainsi qu’un respect des exigences quant à la proportion de personnel qualifié. La qualité des soins repose aussi sur la stabilité des équipes et de la reconnaissance sociale et salariale de la profession d’éducatrice.
L’accessibilité des familles aux services publics dont elles ont besoin est tout aussi essentielle. Cette accessibilité doit être réelle, et ne peut dépendre ni du revenu, ni de l’origine, ni de l’absence de handicap, ni du code postal. Elle doit franchir toutes les barrières, et en particulier celles qui sont invisibles.
Parce que prendre soin des familles, de toutes les familles, c’est donner aux tout-petits toutes les chances de se développer et de s’épanouir. Et prendre soin des tout-petits, c’est assurer l’avenir du Québec.

Les opinions exprimées ici sont celles de l’autrice.
1. Luc Godbout et Suzie St-Cerny (dirs), Le Québec, un paradis pour les familles ? Regards sur la famille et la fiscalité, Les Presses de l’Université Laval, octobre 2008, 280 p.
Autres actualités
-
Éditos de Julie28 janvier 2026Bien informés et bien intentionnés
-
Actualités27 janvier 2026Le Québec est-il le paradis des tout-petits? (partie 1)
-
Actualités18 décembre 2025Poste à pourvoir : adjoint.e de direction et de coordination administrative
-
Chroniques18 décembre 2025Préparations commerciales pour nourrissons : une hausse de prix marquée dans les dernières années
-
Chroniques18 décembre 2025Agir sur le revenu des familles pour contrer l’insécurité alimentaire
-
Éditos de Julie20 novembre 2025Cinq ans, pour toute une vie
