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27 janvier 2026

Le Québec est-il le paradis des tout-petits? (partie 1)

Le Québec est-il le paradis des tout-petits? (partie 1)
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Sophie Mathieu, professeure adjointe à l’École de politique appliquée, Université de Sherbrooke 

Adaptation de l’allocution d’ouverture « Le Québec est-il le paradis des familles » du Forum Agir ensemble pour tisser notre Québec Famille organisé par le Réseau pour un Québec famille, St-Hyacinthe, 1er mai 2025. Publiée en deux parties. 

Un livret jauni qui raconte le Québec 

Dans un coin de garde-robe du sous-sol de ma maison se trouve une grosse boîte de carton sur laquelle est inscrit le mot « souvenirs ». Mes parents me l’ont remise quand j’ai quitté le nid familial. Parfois, j’ouvre cette boîte, qui contient les reliques d’une enfance heureuse : des dessins maladroits, une petite couette de cheveux de mon premier passage chez la coiffeuse, des bulletins de la maternelle au secondaire 5.

Au fond de la boîte se trouve depuis des décennies un petit livret jauni, écrit par mon arrière-grand-mère, Yvonne Brouillette. Le titre? Histoire de ma famille. J’ai vu ce petit livret des centaines de fois quand j’étais petite, mais la seule page qui m’intéressait alors était celle où j’étais en photo entourée de mes parents, serrant mon ourson préféré. 

L’été dernier, sans raison particulière, j’ai ouvert le petit livret à la page 1. J’ai découvert, 45 ans en retard, que mon arrière-grand-mère m’avait dédicacé la version qui se retrouve aujourd’hui dans mon sous-sol. J’ai eu envie de lire ce qu’elle avait écrit. 

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Mon arrière-grand-mère y racontait sa vie en quelques lignes simples. Mariée en 1913. Treize enfants. Des repas à douze pendant la crise des années 30. Les veillées, les enterrements, le rationnement de la guerre. Et au final, la fierté d’avoir « donné à la société » une descendance impressionnante : 13 enfants, 71 petits-enfants, 30 arrière-petits-enfants — dont moi, bien des décennies plus tard. 

À travers ce livret, ce n’était pas seulement mon histoire familiale qui s’écrivait. C’était l’histoire du Québec, un Québec où la richesse d’une famille se mesurait au nombre de tout-petits qu’elle avait offert à la société. 

Cent ans plus tard 

Mon arrière-grand-mère était une femme de foi, qui avait une « grande confiance envers la Providence ». 

Étant moi-même la mère de trois enfants, lorsque je tente de tout concilier avec mon conjoint, que je plie une brassée de vêtements en me demandant si j’ai pensé à signer l’autorisation pour la sortie scolaire, je ne pense ni à ce que j’« offre à la société », ni à la « Providence ». Je pense surtout à tenir le rythme entre mes obligations professionnelles et familiales. 

Pourtant, le fil conducteur qui unit mon arrière-grand-mère jusqu’à mon histoire est le même : la vie des familles s’organise autour des besoins des tout-petits, au fil des nuits blanches, des petits bobos et des transitions vers l’autonomie. Notre survie collective en dépend, puisque ces enfants deviendront les adultes de demain.  

Les soins qu’on leur offre demeurent souvent invisibles, peu reconnus et mal rémunérés. 

Des premières initiatives de soutien à la conciliation emploi-famille à la mise en place de la politique Les Enfants au cœur de nos choix.

On avance de quelques décennies.

Dans les années 1970, ma mère Nicole attend son premier et unique enfant. Le Canada vient alors de créer un congé de maternité de 15 semaines, mais son accès reste limité1. Les prestations sont réservées à celles qui respectent la règle des « dix semaines magiques », qui oblige les femmes à démontrer que leur enfant a été conçu après leur entrée sur le marché du travail. Cette règle reflète la méfiance du gouvernement envers les mères salariées en s’assurant que les femmes enceintes n’intègrent pas le marché du travail pour obtenir des prestations.

Ma mère a dû se conformer à cette règle, et prolonger son retrait du marché du travail, le congé étant beaucoup trop court pour lui permettre de réintégrer l’emploi. Mon père, à l’instar des hommes de sa génération, n’a eu droit à aucune forme de reconnaissance ou de soutien dans son nouveau rôle.

À 18 mois, j’ai eu la chance de fréquenter l’un des rares services de garde éducatifs de l’époque à Trois-Rivières. Ma mère a eu à justifier « son » choix, alors que mon père pouvait pourtant « la faire vivre ».

Il faut dire qu’au tournant des années 80, le taux de participation des mères sur le marché du travail est faible. En 1980, les femmes sans enfant travaillent dans 71,9% des cas, alors que c’est le cas de 88% des hommes dans la même situation. Dès qu’un enfant arrive, l’écart explose : la participation des mères chute de plus de 30 points de pourcentage (à 41,6%), alors que la présence de jeunes enfants accroît l’attachement des hommes au travail (à 96,6%). L’arrivée d’un bébé bouleverse non seulement les nuits, mais aussi les trajectoires professionnelles. Il faut dire qu’il n’existe pas, outre le bref congé de maternité, de mesures qui permettraient aux parents de concilier le travail rémunéré et le travail de soins. 
 

Taux de participation des femmes et des hommes sans enfant de moins de 25 ans, et avec enfant(s) de moins de 6 ans au Québec, 1980

Source : Statistique Canada (2025), Enquête sur la population active, 2024. Adaptation par l’Institut de la statistique du Québec. statistique.quebec.ca/fr/produit/tableau/3297 

La politique familiale Les enfants au cœur de nos choix mise en place en 1997 viendra rapidement changer la donne. Sous le gouvernement de Lucien Bouchard, et grâce à la vision de sa ministre Pauline Marois, est mis en place un réseau de services de garde éducatifs à la petite enfance, au cœur duquel se trouvent les centres de la petite enfance (CPE), des organismes à but non lucratif offrant des services au coût de 5 $ par jour. On impose par la même occasion un moratoire pour freiner le développement de garderies commerciales à but lucratif. En 2006, le Québec se dote de son propre système de congés parentaux, différent du programme canadien, avec des prestations plus accessibles et généreuses que celles offertes ailleurs au Canada. À ce jour, le Québec reste le seul endroit en Amérique du Nord à offrir des congés de paternité.

En 2008, je deviens mère à mon tour. 

 

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Les opinions exprimées ici sont celles de l’autrice. 

1. Mathieu, S. (2023) Accès aux prestations parentales au Canada : Analyse de l’accès aux prestations parentales au Canada au cours des 50 dernières années [Exposé de politiques], L’Institut Vanier de la famille. https://doi.org/10.61959/p210910r