Observatoire des tout-petits

Analyse
1 octobre 2026

Travail à horaire atypique : les politiques répondent-elles aux défis des parents de tout-petits ?

Travail à horaire atypique : les politiques répondent-elles aux défis des parents de tout-petits ?
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Photo de Geoffroy Boucher
Geoffroy Boucher
Économiste et président de Décimal, analyses et politiques publiques

Au Québec, près d'un parent de tout-petits sur trois travaille selon un horaire atypique. Nos politiques familiales sont-elles adaptées à cette réalité ?

Un horaire de travail atypique, qui correspond soit à un horaire irrégulier, de soir, de nuit ou de fin de semaine, présente des défis particuliers pour l'organisation familiale. Selon les données de l'Enquête québécoise sur la parentalité 2022, 27,5 % des mères en emploi dont au moins un enfant est âgé de 0 à 5 ans disposent d'un tel horaire de travail. Chez les pères de tout-petits, cette proportion grimpe à 35,4 %.

« Avec une proportion aussi élevée, on ne peut plus parler de situation atypique », lance d'emblée Sylvie Lévesque, coordonnatrice de la Coalition pour la conciliation famille-travail-études et proche aidance (CCFTÉ). Mme Lévesque souligne que les services destinés aux familles, en particulier les services de garde éducatifs à l'enfance, sont pourtant souvent pensés en fonction d'un horaire de travail de 9 à 5. « Le défi est grand, en particulier pour les familles monoparentales et celles ne pouvant compter sur un réseau de proches », ajoute-t-elle.

Proportion des parents d'enfant de 0 à 5 ans en emploi ayant un horaire de travail atypique, Québec, 2022

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Note : La proportion de parents de tout-petits en emploi ayant un horaire de travail atypique n'a pas varié de façon statistiquement significative entre 2015 et 20221.
Source : Institut de la statistique du Québec, Enquête québécoise sur la parentalité 2022, compilation spéciale.

Des répercussions sur l'organisation familiale et la santé

La professeure de l'École des sciences de l'administration de l'Université TÉLUQ, Diane-Gabrielle Tremblay, indique que les parents ayant un horaire de travail atypique doivent composer quotidiennement avec des conflits de temps, qu'il s'agisse de conduire les enfants à l'école ou au CPE, d'aller les chercher, de faire les courses ou de préparer les repas. Ces difficultés d'organisation génèrent du stress et peuvent également limiter les possibilités de réaliser des activités en famille, notamment lorsque les horaires de travail chevauchent les fins de semaine.

Les répercussions des horaires de travail atypiques sur la vie familiale sont nombreuses et varient selon les situations. Dans certains secteurs, comme la santé ou les transports, il n'est pas rare que les deux parents travaillent selon un horaire atypique. Pour assurer une présence auprès de leurs enfants, plusieurs choisissent alors de travailler à des moments différents. Si cette stratégie permet de mieux répondre aux besoins de la famille, elle réduit souvent le temps que les conjoints peuvent consacrer à leur vie de couple.

La professeure en santé et sécurité du travail à l'École des sciences de la gestion de l'UQAM, Mélanie Lefrançois, souligne également l'importance d'adopter une perspective de genre lorsqu'on s'intéresse aux répercussions du travail à horaire atypique. Lorsque le père travaille selon un tel horaire, les responsabilités familiales sont souvent assumées par la mère, ce qui limite les répercussions sur l'organisation familiale. À l'inverse, lorsque c'est la mère qui occupe un emploi à horaire atypique, elle continue fréquemment d'assumer une grande part des responsabilités familiales, ce qui accroît sa charge.

Mélanie Lefrançois indique que les horaires atypiques peuvent aussi nuire à la santé physique et mentale des parents, par exemple en générant, selon le type d'horaire, un manque de sommeil, des troubles de l'alimentation, une aggravation de certaines conditions médicales, en plus de constituer un risque accru d'épuisement2.

Dans ce contexte, le soutien des proches peut s'avérer déterminant. Or, selon l'Enquête québécoise sur la parentalité 2022, plus du quart (26,5 %) des parents d'au moins un enfant de 0 à 5 ans ne se sentait jamais ou se sentait rarement soutenu par son entourage lorsqu'il n'en pouvait plus.

Répartition des parents d'enfants de 0 à 5 ans selon la fréquence à laquelle ils se sentent soutenus par leur entourage lorsqu'ils n'en peuvent plus, Québec, 2022

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Note : En raison de l'arrondissement des données, le total peut ne pas correspondre à la somme des parties ou à 100 %.
Source : Institut de la statistique du Québec, Enquête québécoise sur la parentalité 2022, compilation spéciale.

Cette absence de soutien social peut entraîner des répercussions sur le bien-être des parents et sur le développement de l'enfant. En effet, le soutien social représente un facteur de protection pour les tout-petits dont les parents vivent beaucoup de stress ou dont la famille est en situation de précarité. Lorsque les parents ne sentent pas qu'ils peuvent s'appuyer sur le soutien de leur entourage, ils sont plus susceptibles de se sentir dépassés. Un niveau élevé de stress peut alors nuire à la qualité de leur relation avec leur enfant3.

L'importance d'assurer des horaires de travail flexibles, prévisibles et stables

Le manque de prévisibilité des horaires de travail est identifié comme un enjeu majeur par les trois expertes. Diane-Gabrielle Tremblay rappelle que dans certains commerces, les employés ne connaissent leur horaire de la semaine suivante que deux ou trois jours avant son début.

« Les horaires irréguliers ou changeants posent des défis particulièrement importants, puisqu'ils obligent les familles à s'adapter continuellement. Il faut trouver un service de garde ou une gardienne qui accepte des horaires changeants, ce qui s'avère parfois impossible, notamment la nuit ou la fin de semaine, à moins que le conjoint ou la conjointe puisse prendre le relais. »

– Diane-Gabrielle Tremblay, professeure à l'Université TÉLUQ

Elle souligne également que certains pays, dont la Nouvelle-Zélande et la Grande-Bretagne, ont instauré un « droit de demander » (Right to Request) des aménagements d'horaire ou du temps de travail afin de mieux concilier les responsabilités familiales et professionnelles. Ce mécanisme ne garantit pas l'obtention d'un aménagement, mais il oblige l'employeur à motiver un éventuel refus. Selon la professeure, cette obligation contribue à rendre les organisations plus ouvertes aux demandes de leurs employés. Au Québec, la Loi sur les normes du travail prévoit le droit de refuser un changement d'horaire à moins de cinq jours d'avis. Cette disposition fait toutefois reposer sur les épaules des travailleurs et travailleuses les conséquences potentielles de refuser une demande de leur employeur4.

De son côté, Sylvie Lévesque indique que le droit d'obtenir son horaire de travail au moins une semaine à l'avance est une revendication phare du mouvement Au bas de l'échelle qui défend les droits des personnes non syndiquées au Québec.

Reprendre le contrôle sur le temps

Par ailleurs, Sylvie Lévesque accueille favorablement les modifications apportées en 2018 à la Loi sur les normes du travail, notamment l'introduction de deux journées d'absence rémunérées pour des obligations familiales ou parentales. Elle estime toutefois que l'ensemble des dix journées d'absence prévues à cette fin devraient être rémunérées. Une telle mesure entraînerait certes des coûts pour les employeurs, mais elle contribuerait aussi à améliorer la rétention du personnel, ce qui leur procurerait des bénéfices à plus long terme.

Mélanie Lefrançois souligne qu'il est difficile d'élaborer des solutions applicables uniformément à tous les milieux de travail, compte tenu de la diversité des arrangements et des stratégies de conciliation mises en place par les parents. Elle estime toutefois que les travailleurs et travailleuses devraient être davantage impliqués dans la planification des horaires. Une telle approche leur permettrait de reprendre un certain contrôle sur leur temps de travail afin de faciliter la conciliation, tout en améliorant la prévisibilité des horaires et en leur permettant de s'organiser. La professeure suit d'ailleurs avec intérêt la mise en œuvre de l'autogestion des horaires dans le réseau de la santé, une mesure négociée en 2024 entre le Front commun intersyndical et le gouvernement du Québec.

Plus largement, Mélanie Lefrançois invite à une réflexion collective sur nos besoins comme société : « À quels besoins répond-on réellement en ouvrant les épiceries la nuit et les commerces le samedi soir? »

Pour aller plus loin


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Notes

1Amélie Lavoie (2025). Être parent de tout-petits au Québec en 2015 et en 2022 : un portrait comparatif, Institut de la statistique du Québec, p. 12.

2Mélanie Lefrançois, Johanne Saint-Charles et Karen Messing (2017). « Travailler la nuit pour voir ses enfants, ce n’est pas l’idéal! : Marge de manoeuvre pour concilier vie familiale et horaires atypiques d'agentes et d'agents de nettoyage du secteur des transports », Relations industrielles, 721 (2017), p. 99–124.

3Craig A. McEwen et Bruce S. McEwen (2017). « Social Structure, Adversity, Toxic Stress, and Intergenerational Poverty: An Early Childhood Model », Annual Review of Sociology, 43 (2017), p. 445-472.

4Mélanie Lefrançois, Johanne Saint-Charles, Sylvie Fortin et Catherine des Rivières-Pigeon (2017). « Leur façon de punir, c’est sur l’horaire » : Pratiques informelles de conciliation travail-famille au sein de commerces d’alimentation au Québec, Relations industrielles, 72(2), p. 294–321.